L'actuelle contrée de Saint-Valery est une terre où un paganisme vigoureux a longtemps perduré. La colline qui surplombe
l'indicible baie de Somme, et sur laquelle trône la chapelle des marins fut témoin de cultes ancestraux.
D'abord, une collonie massilienne s'y serait installée dès 700 B.C 1 et aurait
perduré jusqu'en 49 A.D 2. Vers 2500 B.P, l'embouchure de la Somme devint un port
maritime pour l'exportation de l'étain vers les côtes méditérranéennes 3.
Sous l'effet de ces échanges, on pense que déjà, un temple consacré à quelque divinité
grecques s'élevait sur l'emplacement de l'actuelle chapelle des marins 4 .
C'était probablement à cette époque que l'actuelle ville de Saint-Valery avait pris le nom de Leuconaus. L'éthymologie même de Leuconaus reste encore controversée et plusieurs hypothèses s'affrontent pour l'expliquer.
Il ya bien sur l'hypothèse « grecque »; défendue par A. de Poily 5 et C. Blondin 6 . Le nom viendrait donc du grec Leucos, blanc; et Naus, navire.
L'hypothèse « celtique »; défendue par plusieurs auteurs comme P. Grenier, E. Prarond, F.-C Louandre, P. Ravin.
Ainsi le nom proviendrait du celte Leak, rivage; et de Ness, cap ou corne. Ce qui donnerait littéralement : rivage cornu.
« Leuc » se rapprocherait aussi de Luc, forêt; ou bien de Lug, dieux lumineux celtique 7.
En tout cas, il semble qu'un
temple dédiée à Nehalennia - déesse celte protectrice des voyageurs - se soit tenu ici.
Puis vient l'hypothèse germanique avec influences romaines; elle est défendue par des auteurs
comme A. de Joigny 8 et A. de PoiIlly.
L'étymologie se décompose de la manière suivante : « Leuc » vient de leucht, briller. « On » vient de Horn, corne.
« Aus » de Hause, maison.
Ce qui donne : le phare de la corne.
Leuconaus fut à une époque reculée la pointe d'une presqu'ile fortifiée à l'ouest par des falaise cyclopéennes,
et protégée à l'est par des marais impraticables.
Florentin Lefils émit l'hypothèse que cette dernière s'étendait d'Ault à Leuconaus 9, puis
rompit sous l'effet des marais.
Les navigateurs vikings et normands donnèrent à ce promontoire le nom de « korne » (pointe). Ce qui dériva en cap-kornu puis aujourd'hui en cap-hornu 10.
Au début du VII em siècle arriva dans la région un moine du nom de Gualaric, ce sera plus tard saint Valery.
Il reprend la croisade contre le paganisme qu'allumèrent saint Loup et saint Firmin au IV em siècle, et qui se solda par un échec face à la résistance wisigothe 10.
Cependant, à l'époque de saint Valery, au début du VII em siècle, le christianisme asseyait sa domination. Mais il
perdait de l'importance quand on s'éloignait des villes et des axes de communications.
Le Vimeux - entre la Somme et la Bresle - et le Ponthieu - entre l'Authie et la Somme - étaient encore recouvert
d'une inextricable forêt, la Guaden Sylva (la forêt de Wotan, Odhin; dont les vestiges sont de nos jours la
forêt de Crécy 12 ).
Tout cela rendait la progression du christianisme difficile, et fit de cette contrée l'un
des derniers maquis, la dernière poche de résistance « païenne » où les forces de la nature supplantaient
encore le dieu unique.
Son décés survint en 622 mais ses efforts pour éradiquer le paganisme ne s'arrétèrent pas pour autant.
En effet, selon sa volonté, il se fit inhumer au lieu dit « mont de la chapelle », - culminant à 43 mètres
au-dessus de la baie de somme - pour terminer la christianisation du lieu. Un an après qu'il fût mort, les normands
débarquèrent en baie de Somme.
Pendant des siècles, les adeptes de cultes qu'on disait barbares vénéraient ici les Dieux qu'ils adorassent.
Sous la chapelle des marins, sommeillent encore les dieux grecs, romains et celtes et leurs réminiscences
sont parfois encore perceptibles.
1. saint-valery-sur-somme.fr.
2. A. Huguet, Saint-Valery de la ligue à la révolution 1589-1789 (Abbeville, 1909).
3. Histoire de la Picardie, sous la dir. de Robert Fossier (Privat, 1974), p.58.
4. ibid., cité par Marie-Caroline Dumont, L'abbaye de Saint-Valery-sur-Somme durant l'époque médiévale : de sa fondation, au VIIe siècle, jusqu'en 1518 (Amiens, Université de Picardie Jules Verne, 2001).
5. A. de Poilly dans : « Recherches sur une colonie massilienne établie dans le voisinage de l'embouchure de
la somme », mémoires de la société d'émulation d'Abbeville (1849).
6. C. Blondin, Mémoires pour l'histoire de Saint-Valery-sur-Somme (Amiens, 1713).
7. Françoise le Roux et Christian-J Guyonvarc'h, La civilisation Celtique (payot, 2001 p. 181.
8. A. de Joigny, essai sur l'éthymologie de Leuconaus (Lille, 1887) cité par Marie-Caroline Dumont p. 40.
9. Florentin Lefils, Histoire de Saint-Valery (Abbeville,1858) pp.3-7.
10. Ibid., p.24.
11. Dumont, op. cit., p.18.
12. Louis de Baecker, De la religion du nord de la France avant le christianisme (Lille, Vanackere, 1854) pp.214-215.
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